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MA FILLE LIBERTÉ
Jeune fille ma sur après la pluie de sa toilette
La liberté fut nue sur la table du jour
la peur du coup voulut te corrompre les mains
Dans l'anfractuosité de nos phrases banales
Nous avions il est vrai revêtu d'implacables prisons
En nous pourtant parlait la voix
« Ah ! Ne m'interdis rien
Il faut, il faut que je m'enfante ! »
Plus tard il nous faudrait laver de pluie notre courage
Et éponger nos petits corps de sang
Avec le nud inquiet de nos entrailles
C'était sous le corps mal vécu de l'azur
Quand le vivre commence
Et nous étions la table où s'enfante le jour
Gabrielle Althen (Arpa 102)
Lorsque lâme se fait entendre
Cette voix murmurante, ponctuante
Qui est source de tout chant
Basse continue ne connaissant
ni borne ni arrêt
Le temps est aboli et lespace vaincu
Mais lâme ne se fait entendre
Quen résonance avec une âme autre
Lèvre à lèvre
cur à cur
Deux voix mêlées, reliantes, ruisselantes
Joignant les feuilles jonchant le sol
aux nuages nimbant les cimes
Oui, lorsque lâme parle à lâme
Sauvant les corps de la séparation
de la dégradation
Lespace est aboli et le temps vaincu
Lorsquenfin les âmes se font chant
Par-dessus labîme des jours, létincelle
Qui en jaillit rallume soudain
la flamme immémoriale
Du fond du désir originel
Émerge le souffle rythmique
Strate sur strate
bord à bord
Le voilà recommençant
léternité-instant
Les marées printanières, toutes frayeurs
Toutes douleurs ravalées, renouvelle
le séjour des êtres en épousailles
Les âmes errantes réentendent leur voix
ponctuante, murmurante
Les âmes aimantes refont le chemin
enfoui de leur souvenance
Car rien de ce qui avait ému nétait
Perdu, ni le vieux mur québlouit
Un coup de soleil, ni les champs dun soir
Éclaboussés de fleurs sauvages
Tout se révèle don, tout
se transmue en offrande
Lorsquenfin les âmes se font chant
François Cheng (Arpa 100)
NAVIGATEUR SOLITAIRE
À présent, chaque mille que je naviguerai vers louest
méloignera de tout. Pas le moindre signe
de vie : ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
ni cafard zigzaguant sur la couverture.
Seulement leau et le ciel, lhorizon détruit,
la mer, qui chante toujours comme moi la même chanson.
Ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
ni cette étrange conversation sur la sentine
que perçoit loreille aux heures de calme.
Seulement leau et le ciel, le roulis du temps.
La nuit, létoile Achernar apparaît sur la proue ;
entre les haubans, Aldébaran ; à tribord,
un peu plus haut que lhorizon,
le Bélier. Alors jamène, je dors. Et le néant,
avec délicatesse, vient manger dans ma main.
Horacio Castillo (Arpa 99)
Elle chantait. Et cétait comme
la roche doit se réjouir
dêtre pour leau ruisselante un passage
ou comme le cageot dans lherbe
défend son coin
de lumière quand vient le soir
et lécorce du sapin nest plus
quune rose halte.
Tant, disait-elle, que cette joie
reconnaîtra son lieu en ma voix.
Judith Chavanne (Arpa 98)
CE QUE SEPTEMBRE DÉCLENCHE
Quand à la fin,
la peau trop gonflée,
d'un coup
le grain de l'été se déchire,
c'est le monde qui fait eau
et chacun par la déchirure
qui cherche à s'enfuir.
Toi non. Tu es toujours là
à aller le long de ton fleuve
goûtant une à une
les gouttes détachées
de sa trop longue et brûlante
journée.
Jean-Marc Sourdillon (Arpa 97)
LE MYSTÈRE DE LA BEAUTÉ
Labsolu sest manifesté dans un verre
deau, quand le soleil est apparu derrière un nuage
et lui a donné un éclat inattendu dans le plus
gris des matins. Parfois, pense lagnostique,
ce qui est invraisemblable naît dune simple explication
logique comme si le hasard nexistait pas. Ce quil
fait, cependant, cest se mettre à la place de lhomme
qui naccepte pas que la beauté puisse naître de rien,
quand il découvre quil est à la frontière entre ce
quon sait et ce quon na pas même besoin de
comprendre. Cest pour ça que, en buvant leau, jai senti
léclat du matin me remplir lâme, comme
si leau était plus quun liquide incolore
et inodore. Cependant, quand jai posé le verre vide,
que jai senti le manque de la lumière qui lavait rempli, jai pensé :
comme elle est fragile cette petite beauté,
peut-être aurait-il mieux valu que je reste avec ma soif.
Nuno Júdice (Arpa 96)
(traduit par l'auteur et Yves Humann)
LE PROMENOIR MAGIQUE
la promenade au fond du parc
avait lieu les soirs de grand vent
cétait la guerre et le printemps
ne devait jamais revenir
cependant contre toute attente
nous étions heureux dans lexil
et de ce bonheur déchirant
nous goûtions le sel dans nos larmes
Jean-Claude Pirotte (Arpa 95)
APRÈS LÉPIPHANIE
Les lumières des crèches
séteignent dans la ville.
Il ne reste que les miettes
clignotantes de létoile
tombée en mer et sur la terre :
le fanal dun pêcheur,
minuscule entre deux vagues,
les phares dédoublés
sur lasphalte humide
et toi qui tallumes
avec dautres ici-bas
dans laube assombrie
où les nuages seuls
ont remplacé la nuit
pour indiquer lenfant
à ceux qui le cherchent
LA TOURTERELLE
à Jean-Marc
Le soleil de mars peine à réchauffer
le cur de chaque chose.
La tourterelle seule en haut du noyer
reflète sa tendresse
comme si elle avait la lune dans la gorge.
Elle répond à notre place,
telle une sur aînée,
en attendant le frisson de la pierre,
celui de la feuille à lintérieur de larbre
et celui de lhomme, encore plus secret,
avec une tache de sang dans la voix :
cest le consentement amoureux aux douleurs
de toute naissance,
au martyre dans les pays lointains,
aux sacrifices de la ménagère
qui lécoute longuement
derrière sa vitre embuée à midi.
Jean-Pierre Lemaire (Arpa 94)
PRIÈRE
Mon Dieu ! si plus tard un jour je suis faible,
Si, perdant ma solitude aimée,
Je cède à mon désir de gloire
Et que de moi se détache ce quon appelle un livre,
Mon Dieu ! que ce ne soit pas un livre de vacances, un livre de plage :
Un livre que des gens riches prennent pour passer le temps
Ou être au courant,
Mais quun jeune homme le soir en sa chambre solitaire
Le lise avec toute son âme,
Quayant souffert tout le jour des gens trop bêtes
et de la vie trop rude,
Blessé dans sa chair et dans son cur,
Il me prenne, moi,
Comme la coquille où lon entend la mer,
Pour le mener en la nuit heureuse
Où vous lattendez.
Mon Dieu ! que ce jeune homme maime,
Quil ait le désir de me serrer les mains,
Quil mappelle son ami,
Quen lui il y ait joie !
Guillevic (Arpa 83)
(Strasbourg, 10/1/29)
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