EN FOURRÉS D'ÉPINES

Des guetteurs fouillent des yeux
la haute mer, tremblant d’y voir
les proues ennemies.
Aux monastères les mains des moines
noteront les pillages
des peuples matelots.

Eux, qui ont été placés à la fin des temps
–?fugitifs chassés par les guerres et les disettes
–?colporteurs aux pieds poudreux
–?chercheurs d’aventure
–?pèlerins des voyages lointains
apprennent de Dieu sur les fresques,
les bas-reliefs des églises.
& dans les ciels d’orage ils voient
des démons en chute de grêle
ne lâchant pas leur proie.

Pascal Boulanger (Arpa 113)

 

 

LE VENT D'HIVER

Nous avons perdu le chemin
nous avons brisé les tabous
or nous cultivions le chemin
nos cuves fleuraient bon le moût

tout cela par amour des rimes
qui ne riment vraiment à rien
nous avons flairé les abîmes
où règne l’accent circonflexe

tombé des cimes et des ruines
qu’observe un coupable perplexe
et le doute enfin nous étreint
maintenant nous manquons d’entrain

nous nous réfugions dans le train
de vie qui roule vers la fin
des alentours et des confins
du destin, ce n’est pas malin

 

Jean-Claude Pirotte (Arpa 112)

 

À travers tous ces territoires
À la rencontre de la neige
Les rochers se révèlent
Nous tentons d’écarter
Tous ceux qui nous apportent
L’éclat des pierres explosées
Une main se tend nous pouvons
La saisir pour nous rapprocher
De ces oliviers où le vent
Fait briller des feuilles semblables
À la surface d’un plan d’eau
Les voix qui crient dans le silence
Ont remplacé le vent
Après avoir noyé le remous de l’écume

*

Chemins perdus sous la poussière
Notre ombre seule suit
Le souvenir
Rien ne signale
Les adieux gravés dans le roc
Qu’un lierre épais recouvre
Pour étendre l’oubli

Paul Pugnaud (Arpa 110-111)

 

POUR UN INSTANT CONNU ENSEMBLE

De toi à moi, les mots cherchent leur résonance,
quelques-uns sont tombés, incertains
d’avoir été prononcés ; d’autres,
comme la lumière s’attarde
en fin d’après-midi et se connaît
sur le sapin, le nichoir, puis le pommier,
toutes choses qui se prêtent à elle
comme les corps à la caresse
– d’autres mots de toi à moi se sont prolongés
dont nous goûtions à l’infini la nuance ;
de quoi, alors, aurions-nous douté ?

Judith Chavanne (Arpa 109)

 

Tout se voyait
la nostalgie de la saison qui se meurt
la soif des vieux murs
la folie des alliances
le fin duvet des paroles tendres
parfois les prémices d'un espoir
dans ses feuillages d'oiseaux

*

La colline soudain n'était plus un don
Un sentier s'épuisait dans ses hautes herbes

Net et précis était le ciel
fermé sur son histoire

Une femme passait
un rêve fou s'en allait avec elle


Les mots perdaient leur fontaine
les vents leur destin

Il n'y avait personne pour ouvrir les bras

Georges Bonnet (Arpa 108)

 

AUX JACARANDAS DE LISBONNE

Ce sont eux qui annoncent l'été.
Je ne connais d'autre gloire, d'autre
paradis : à l'entrée les jacarandas
sont en fleurs, un de chaque côté.
Et un sourire, paisible demeure,
qui m'attend.
Tout l'espace d'alentour
multiplie ses miroirs, ouvre
des terrasses sur la mer.
C'est comme dans les songes les plus enfantins :
je peux voler presque au ras
des nuages les plus hauts – frères des oiseaux –,

et me perdre dans l'air.

Eugénio de Andrade (Arpa 106-107)

COULEURS DE L'AUTOMNE À L'HIVER

1

Qu’importe la couleur
que ce soit le jaune de ces fruits qui
mûris par la dernière chaleur de l’automne
couvrent deux arbres au bord de la rue étroite
ou si proche la peinture au sol qui règle
les allées-venues des autos et des piétons
puisque l’une non moins mensongère que l’autre
désarme ou saisit pourtant dès qu’aperçue
de loin dans l’air gris et déjà froid d’octobre
et n’est certainement d’aucun pouvoir
pour la femme croisée très tôt marchant
pieds nus à contre-sens sur le boulevard ?

2

Fruits nombreux sur les branches – lumineux
pourrissants désormais n’ayant grossi
pour rien ni personne si ce n’est la vie
– ce bourdonnement de quelques dernières
guêpes introduites dans leur chair brune
nourrissant l’herbe déjà refroidie
sur la terre boueuse après le gel précoce
de la nuit pendant laquelle sans chagrin
autre que celui du temps sont venues des larmes.

Sébastien Labrusse (Arpa 105)

 

LE PASSEUR ENDORMI

Il conjuguait sa vie à l'imparfait de l'invisible, au subjectif présent, à l'infini – auquel nul n'est tenu. Des messages cryptés lui parvenaient depuis les confins du sommeil, calcinés, ahuris, enchevêtrés à d'obscènes graffiti. Le fantôme de Dieu hantait l'arrière-pays, offrant des morts aux fleurs sous l'aspect d'un héron blanc occupé à aiguiser sur l'onde son image. Et soudain, le poème, becqueté à cœur, frétillait hors du courant, étincelant de toutes ses écailles dérobées à la lumière.

Marc Alyn (Arpa 103)

MA FILLE LIBERTÉ

Jeune fille ma sœur après la pluie de sa toilette
La liberté fut nue sur la table du jour
– la peur du coup voulut te corrompre les mains –
Dans l'anfractuosité de nos phrases banales
Nous avions il est vrai revêtu d'implacables prisons
En nous pourtant parlait la voix
« Ah ! Ne m'interdis rien
Il faut, il faut que je m'enfante ! »
Plus tard il nous faudrait laver de pluie notre courage
Et éponger nos petits corps de sang
Avec le nœud inquiet de nos entrailles
C'était sous le corps mal vécu de l'azur
Quand le vivre commence
Et nous étions la table où s'enfante le jour

Gabrielle Althen (Arpa 102)

Lorsque l’âme se fait entendre
Cette voix murmurante, ponctuante
      Qui est source de tout chant
Basse continue ne connaissant
      ni borne ni arrêt
Le temps est aboli et l’espace vaincu

Mais l’âme ne se fait entendre
Qu’en résonance avec une âme autre
Lèvre à lèvre
                     cœur à cœur
Deux voix mêlées, reliantes, ruisselantes
Joignant les feuilles jonchant le sol
      aux nuages nimbant les cimes
Oui, lorsque l’âme parle à l’âme
Sauvant les corps de la séparation
      de la dégradation
L’espace est aboli et le temps vaincu

Lorsqu’enfin les âmes se font chant
Par-dessus l’abîme des jours, l’étincelle
Qui en jaillit rallume soudain
      la flamme immémoriale
Du fond du désir originel
Émerge le souffle rythmique
Strate sur strate
                         bord à bord
Le voilà recommençant
      l’éternité-instant

Les marées printanières, toutes frayeurs
Toutes douleurs ravalées, renouvelle
      le séjour des êtres en épousailles
Les âmes errantes réentendent leur voix
      ponctuante, murmurante
Les âmes aimantes refont le chemin
      enfoui de leur souvenance
Car rien de ce qui avait ému n’était
Perdu, ni le vieux mur qu’éblouit
Un coup de soleil, ni les champs d’un soir
Éclaboussés de fleurs sauvages…
Tout se révèle don, tout
      se transmue en offrande

Lorsqu’enfin les âmes se font chant


François Cheng (Arpa 100)

NAVIGATEUR SOLITAIRE

À présent, chaque mille que je naviguerai vers l’ouest
m’éloignera de tout. Pas le moindre signe
de vie : ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
ni cafard zigzaguant sur la couverture.
Seulement l’eau et le ciel, l’horizon détruit,
la mer, qui chante toujours comme moi la même chanson.
Ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
ni cette étrange conversation sur la sentine
que perçoit l’oreille aux heures de calme.
Seulement l’eau et le ciel, le roulis du temps.
La nuit, l’étoile Achernar apparaît sur la proue ;
entre les haubans, Aldébaran ; à tribord,
un peu plus haut que l’horizon,
le Bélier. Alors j’amène, je dors. Et le néant,
avec délicatesse, vient manger dans ma main.

Horacio Castillo (Arpa 99)

Elle chantait. Et c’était comme
la roche doit se réjouir
d’être pour l’eau ruisselante un passage
ou comme le cageot dans l’herbe
défend son coin
de lumière quand vient le soir
et l’écorce du sapin n’est plus
qu’une rose halte.

Tant, disait-elle, que cette joie
reconnaîtra son lieu en ma voix.

Judith Chavanne (Arpa 98)

CE QUE SEPTEMBRE DÉCLENCHE

Quand à la fin,
la peau trop gonflée,
d'un coup
le grain de l'été se déchire,
c'est le monde qui fait eau
et chacun par la déchirure
qui cherche à s'enfuir.

Toi non. Tu es toujours là
à aller le long de ton fleuve
goûtant une à une
les gouttes détachées
de sa trop longue et brûlante
journée.

Jean-Marc Sourdillon (Arpa 97)

LE MYSTÈRE DE LA BEAUTÉ

L’absolu s’est manifesté dans un verre
d’eau, quand le soleil est apparu derrière un nuage
et lui a donné un éclat inattendu dans le plus
gris des matins. Parfois, pense l’agnostique,
ce qui est invraisemblable naît d’une simple explication
logique comme si le hasard n’existait pas. Ce qu’il
fait, cependant, c’est se mettre à la place de l’homme
qui n’accepte pas que la beauté puisse naître de rien,
quand il découvre qu’il est à la frontière entre ce
qu’on sait et ce qu’on n’a pas même besoin de
comprendre. C’est pour ça que, en buvant l’eau, j’ai senti
l’éclat du matin me remplir l’âme, comme
si l’eau était plus qu’un liquide incolore
et inodore. Cependant, quand j’ai posé le verre vide,
que j’ai senti le manque de la lumière qui l’avait rempli, j’ai pensé :
comme elle est fragile cette petite beauté,
peut-être aurait-il mieux valu que je reste avec ma soif.

Nuno Júdice (Arpa 96)

(traduit par l'auteur et Yves Humann)


LE PROMENOIR MAGIQUE

la promenade au fond du parc
avait lieu les soirs de grand vent

c’était la guerre et le printemps
ne devait jamais revenir

cependant contre toute attente
nous étions heureux dans l’exil

et de ce bonheur déchirant
nous goûtions le sel dans nos larmes

Jean-Claude Pirotte (Arpa 95)


APRÈS L’ÉPIPHANIE

Les lumières des crèches
s’éteignent dans la ville.
Il ne reste que les miettes
clignotantes de l’étoile
tombée en mer et sur la terre :
le fanal d’un pêcheur,
minuscule entre deux vagues,
les phares dédoublés
sur l’asphalte humide
– et toi qui t’allumes
avec d’autres ici-bas
dans l’aube assombrie
où les nuages seuls
ont remplacé la nuit
pour indiquer l’enfant
à ceux qui le cherchent


LA TOURTERELLE

à Jean-Marc

Le soleil de mars peine à réchauffer
le cœur de chaque chose.
La tourterelle seule en haut du noyer
reflète sa tendresse
comme si elle avait la lune dans la gorge.
Elle répond à notre place,
telle une sœur aînée,
en attendant le frisson de la pierre,
celui de la feuille à l’intérieur de l’arbre
et celui de l’homme, encore plus secret,
avec une tache de sang dans la voix :
c’est le consentement amoureux aux douleurs
de toute naissance,
au martyre dans les pays lointains,
aux sacrifices de la ménagère
qui l’écoute longuement
derrière sa vitre embuée à midi.

Jean-Pierre Lemaire (Arpa 94)

PRIÈRE

Mon Dieu ! si plus tard un jour je suis faible,
Si, perdant ma solitude aimée,
Je cède à mon désir de gloire
Et que de moi se détache ce qu’on appelle un livre, –
Mon Dieu ! que ce ne soit pas un livre de vacances, un livre de plage :
Un livre que des gens riches prennent pour passer le temps
Ou être au courant,
Mais qu’un jeune homme le soir en sa chambre solitaire
Le lise avec toute son âme,
Qu’ayant souffert tout le jour des gens trop bêtes
et de la vie trop rude,
Blessé dans sa chair et dans son cœur, –
Il me prenne, moi,
Comme la coquille où l’on entend la mer,
Pour le mener en la nuit heureuse
Où vous l’attendez.
Mon Dieu ! que ce jeune homme m’aime,
Qu’il ait le désir de me serrer les mains,
Qu’il m’appelle son ami, –
Qu’en lui il y ait joie !

Guillevic (Arpa 83)

(Strasbourg, 10/1/29)